souvenirs personnels

Il est bien clair que, pour moi, ce ne fut pas tous les jours facile de travailler avec les anciens toxicos de l’association.

 

Très vite, en avril 1982, père de toxico en cure, je me suis vu attribuer par Lucien le rôle assez honorifique de président de la section belge du Patriarche, entouré de deux mères de toxicos en cure, qui exerçaient avec compétence les fonctions de secrétaire et de trésorière. Les jeunes responsables n’avaient pas l’habitude que d’autres personnes que Lucien leur donnent des conseils et parfois même des ordres. Le problème était double: d’une part le fait de donner des ordres ne dérangeait pas vraiment l’ancien militaire que j’étais et, d’autre part Lucien Engelmajer n’aimait pas du tout que quelqu’un d’autre que lui prenne des initiatives ou participe à la direction.

 

Ma relation personnelle avec Lucien n’a donc malheureusement jamais été fructueuse et n’a jamais été au delà de la reconnaissance du père; il n’a en fait jamais véritablement apprécié l’action importante que Salva et moi avons menée en Belgique.

 

Avec l’aide précieuse d’un jeune notaire, nous sommes rapidement arrivés à mettre à la disposition des jeunes une dizaine de bâtiments qui serviront de centres de cure: loyer gratuit moyennant restauration ou acquisition par la société coopérative «Patrimo» au nom des anciens responsables. A la différence de Lucien, notre souci principal était de mettre sur pied une coopérative de réinsertion qui permettrait aux jeunes de suivre une formation professionnelle et ensuite de trouver du travail en dehors de l’association. Après avoir rédigé les statuts de la société, avec l’aide de notre notaire et d’un haut fonctionnaire, j’ai entamé les demandes d’autorisation auprès de la chambre des métiers et négoces et auprès du ministère des affaires économiques. En Belgique, le diplôme d’ingénieur civil permet de donner l’accès à la profession à pratiquement toutes les activités commerciales. J’ai donc cherché un ancien collègue retraité qui accepterait de collaborer avec les jeunes et d’être  directeur responsable de la société coopérative. Dès la première entrevue que j’avais organisée avec les responsables, je me suis rendu compte que mon pauvre ancien collègue ne comprenait rien au dynamisme fou et anti-conventionnel des «patriarchiens» et que jamais il ne pourrait s’imposer comme patron responsable parmi ces «révolutionnaires»  qui n’avaient rien à perdre et qui ne respectaient que ce qu’ ils considéraient comme véritablement respectable !? J’ai donc décidé de donner personnellement l’accès à la profession. En août 1984, après que le ministère des affaires économiques ait refusé ma demande de dérogation qui devait me permettre de donner l’accès à la profession tout en continuant à travailler chez Solvay, j’ai décidé de prendre un congé sans solde de deux ans (finalement réduit à un an) et de rejoindre l’association dès le mois d’octobre.

 

Les jeunes m’avaient gentiment aménagé une petite maison située à l’entrée du domaine de Tribomont. Durant un an j’ai partagé leur vie et ai essayé de m’adapter aux exigences de ces jeunes qui appréciaient mon aide mais qui ne pouvaient jamais rien faire sans l’accord du grand maître Lucien! Après avoir proposé une structure de l’association adaptée à sa nouvelle dimension internationale et qui avait pour but de faire partager le pouvoir de Lucien par un directoire, j’ai essentiellement organisé les cours de formation professionnelle avec des professeurs de l’enseignement catholique au centre du Phalanstère à Andenne; avec Salva, j’ai également mis en route les principales activités de la coopérative comme le garage à Andenne, l’exploitation forestière dans les Ardennes et le chantier de construction à Marche-les-Dames. Après une année studieuse, les 18 jeunes diplômés pouvaient donner l’accès à la profession à ma place. Mais dans la commune d’Andenne, notre action a finalement été détruite par le bourgmestre socialiste, entouré de fonctionnaires alcooliques, probablement vexé par le fait que nous collaborions avec les écoles catholiques, concurrentes de ses écoles communales.

 

Je dois avouer que l’attitude de la plupart des hommes politiques concernés et de la grande majorité des médias belges contre l’action de l’association le Patriarche m’a profondément choqué et découragé. S’il est vrai que la personne de Lucien Engelmajer et l’affection démesurée que lui portaient les jeunes dérangeaient incontestablement certains milieux dirigeants bien-pensants, il convient cependant de reconnaître que la solution peu conformiste proposée était la seule réellement efficace. J’ai finalement renoncé à poursuivre mon séjour au sein du Patriarche et ai regagné sagement ma place chez Solvay. Avec quelques anciens toxicos, j’ai alors décidé de mettre sur pied une petite coopérative de réinsertion que nous avons baptisé « les Compagnons SC ».

 

 

 

Jacques Berhaut-Streel
19/07/04