Ce n'est pas vraiment par hasard que j'ai connu l"association le Patriarche en 1979. Depuis plus de deux ans nous étions confrontés au problème infernal de vivre avec un drogué: brutalités, vols, culpabilité des parents, souffrance des autres enfants,.. Suivant les conseils probablement judicieux d'un prêtre spécialisé dans l'aide aux drogués et à leurs familles, nous avions finalement décidé de loger notre fils en dehors de la maison familiale. Son état empirait de jour en jour et nous avions de réelles craintes de le voir mourir. Une amie, elle-même conseillée par un jeune médecin très compétent, m'a mis en contact avec la maman d'une droguée qui était en cure au Patriarche. Depuis ce moment, j'ai entrevu une petite lumière au bout du tunnel et j'ai compris quelle voie il fallait suivre si je voulais sauver la vie de mon fils! Cette association française originaire de la région toulousaine était en train de s'installer en Belgique... Les jeunes responsables étaient dynamiques, pleins de bonne volonté mais avaient incontestablement besoin d'être aidés; j'ai donc décidé de m'investir avec enthousiasme dans leur action. Je reste convaincu que si je n'avais pas fait cette démarche, mon fils serait mort.
TRAITEMENT de la TOXICOMANIE
Les causes et les traitements des diverses toxicomanies ont toujours déclenché des querelles d'écoles. Le phénomène de la toxicomanie se situe en effet à la frontière de la plupart des sciences humaines: médecine, psychologie, sociologie, philosophie... Des psychothérapies individuelles et/ou des placements en familles d'accueil ont donnés des résultats isolés, mais l'application de ces méthodes classiques au traitement en masse des toxicomanes est irréalisable. Elle entraînerait un coût énorme pour la société et peu de toxicomanes s'y sentent attirés. Un homme qui vole, ment, fait souffrir, vit un profond désespoir et se sent condamné. A ce moment seule l'identification à d'autres êtres humains ayant connu les mêmes tourments et s'étant libérés de la drogue, amène le toxicomane à trouver les ressources nécessaires pour son rétablissement, encadré par ses semblables.
L'HISTORIQUE du PATRIARCHE
" En tant que père de drogué, je remercie de tout coeur Lucien Engelmajer pour l'action difficile qu'il a initiée et guidée, qui a permis de sauver tant de jeunes de la drogue. Merci également à Salva et Lola sans qui l'Association le Patriarche n'aurait pas vécu."
Au début des années 70, Lucien Engelmajer, poète, philosophe, "pataphysicien" original et sa femme Réna, ancienne institutrice, accueillent les premiers Hippies drogués dans leur propriété de "la Boère" située dans le sud-ouest de la France, près de Toulouse. Cet épisode de la naissance du Patriarche est très bien raconté dans le livre "Pour les drogués, l'Espoir" (Lucien Engelmajer chez Stock en 1977).
Durant 10 ans environ, Lucien choisit parmi les anciens toxicomanes qu'il a aidés, ceux qui vont devenir les futurs responsables de "l'Association Le Patriarche", et parmi eux, Salvador Arcas - dit Salva - qui sera son fidèle lieutenant et le véritable leader de l'Organisation, jusqu'en 1998. Avec Lucien, les responsables mettent en place une thérapie très efficace basée sur le sevrage bloc suivi d'une longue période de réhabilitation par le travail dans des centres de vie assez fermés; cette thérapie ressemble en fait assez bien à celle pratiquée par les "AA" (alcooliques anonymes): les ex toxicomanes sont des toxico thérapeutes compétents, crédibles, efficaces et gratuits.
Le système vit presque en autarcie et pratique la récupération à grande échelle. Encouragée notamment par la foule des parents des drogués en cure, l'Association Le Patriarche se développe rapidement sous le haut patronage de Lucien, et sous la conduite efficace de Salva, de sa femme Lola et de quelques autres responsables.
De 1979 à 1985, lorsque j'ai partagé son destin, l'Association le Patriarche comptait déjà une centaine de centres et hébergeait près de 6000 personnes, dont 600 en Belgique. A ce moment, le Sida est venu rendre plus dramatique encore le tableau de la drogue... comme si cela était nécessaire!
Il est probable que Lucien et Réna se soient vite rendu compte que toute cette activité de "résurrection" des drogués permettait, non seulement de faire une très bonne action sociale et humanitaire, mais encore de gagner beaucoup d'argent, car la thérapie, elle-même ne coûtait presque rien. La fortune actuelle du Patriarche, qui est estimée à plusieurs millions d'EUR, proviendrait essentiellement du produit de la vente des livres de Lucien Engelmajer et de la mise en valeur de biens immobiliers achetés à bas prix et restaurés gratuitement par les membres de l'Association.
La réussite du Patriarche, pour être vraiment complète, aurait du comprendre non seulement la "guérison" des drogués, mais également leur formation et leur réinsertion dans la société. Cette tâche gigantesque aurait nécessité la collaboration effective des états!.. ce qui ne fut malheureusement pas le cas!
Dès 1980, devant l'extension continue du fléau de la drogue et, face à l'inertie et l'incompétence des pouvoirs publics et des instances médicales, le Patriarche décide cependant d'aller de l'avant, d'ouvrir sans cesse des nouveaux centres et d'accueillir à lui seul 10 à 20 fois plus de drogués que toutes les autres organisations connues en Europe à ce moment. Cette dynamique d'expansion indispensable et motivante à été principalement l'oeuvre de Salva durant près de 18 ans; ses qualités de leader, son charisme et sa réussite lui ont valu l'amitié et le respect de beaucoup, mais également la jalousie et la haine de certains. La gestion de l'Association aurait sûrement mérité plus de professionnalisme! Des efforts individuels ont notamment été faits en Belgique, à partir de 1983, à mon initiative et avec l'aide d'organismes privés, pour organiser la formation professionnelle et mettre sur pied une société coopérative de réinsertion. La réussite d'une telle entreprise aurait nécessité une restructuration fondamentale préalable de l'Association autour d'un véritable comité de direction et non plus à la solde d'une seule personne monopolisant tous les pouvoirs. Par manque manifeste d'intérêt pour la question chez Lucien Engelmajer, la démocratisation de l'organisation et la réinsertion réelle n'étaient pas prévues au programme de l'Association Le Patriarche.
Depuis quelques années, en France et en Belgique, l'Association le Patriarche est tout simplement cataloguée parmi les sectes! Je voudrais dire que cette condamnation injuste affecte ceux qui ont voulu aider les drogués et surtout tous ceux qui ont été sauvés par cette formidable organisation!

Bien que l'attitude de Lucien ressemble fort à celle d'un gourou manipulateur, je reste absolument convaincu que le fonctionnement de l'association était très différent de celui d'une secte comme l'ordre du temple solaire par exemple; je cite celle-ci car, entre 1975 et 1979, j'ai bien connu Luc Jouret, ancien para commando qui était notre jeune médecin de famille bruxellois, et sa gentille femme Marie-Christine, qui était infirmière. Luc avait beaucoup de charme, était assez mystique, croyait notamment à la réincarnation et était incontestablement troublé par la mort de leur très jeune enfant et par les enseignements reçus lors d'un voyage initiatique en Inde. C'est à cette époque qu'il a fait la connaissance de la secte de l'ordre du temple solaire et de son gourou Jo Di Mambro, prétendu membre de l'ordre de la Rose-Croix. Luc deviendra le bras droit du gourou et se prendra même pour un templier réincarné! La suite dramatique est bien connue et fort bien racontée dans le livre "le 54e" de Thierry Huguenin publié en 1995. Cette secte recrutait des gens passablement perturbés, faibles de caractère et, si possible, assez riches, dans le but de les détruire contrairement au Patriarche qui aidait gratuitement des malfaiteurs asociaux drogués, dans l'espoir de les sauver et de les réhabiliter.
En février 1998, un putsch interne dirigé par François Engelmajer, dit Bibi, fils du fondateur Lucien Engelmajer, avec l'aide de quelques responsables et certains membres de sa famille, met fin à un système efficace de sauvetage et de réhabilitation des toxicomanes dans le seul but de mettre la main sur le capital de l'Association : avoirs bancaire et immobilier. Suite à ce Putsch, l'Association Le Patriarche a été rebaptisée Dianova.
La reconnaissance de l'action de Lucien Engelmajer et du travail réalisé par l'Association Le Patriarche n'exclut en rien la critique objective ni même la condamnation de certaines erreurs et/ou déviations sectaires. Lucien vient de mourir misérablement (blessé par l'ouragan Dean) à 86 ans dans une petite maison au nord de Bélize, où il vivait reclus sous le contrôle de son fils Bibi, avec la complicité des dirigeants actuels de Dianova.
Bien que Lucien avait très souvent une attitude de gourou, traiter l'Association de secte, c'est ignorer et mépriser l'effort quotidien de milliers d'individus qui mettaient toute leur volonté à respecter et à faire respecter les normes de vie librement acceptées, bases du système efficace de sauvetage et de réhabilitation des toxicomanes proposé par l'Association...
Bien que la famille Engelmajer ne soit pas irréprochable dans cette affaire, il faut cependant reconnaître que cette association représentait la seule solution efficace et financièrement viable au traitement en masse des drogués.